Album photo…

Le carton d'invitation…

Compte rendu improbable et anonyme…

La gueule édentée du squale marron glacé glisse sous la barrière du péage. À une vitesse, certes prohibée, mais en panavision et décapoté, il n'a finalement pas mis plus de temps qu'en TGV. L'oreillette rivetée au tympan droit, en contact séquentiel avec son aréopage de tchateuses, il a pu tenir la distance malgré sa courte nuit. Il passe machinalement son index sur la corne de son pouce de gamer.
C'a faisait longtemps qu'il n'était pas revenu au pays.
Bain salvateur dans le lagon Riondel. Puis client local, calé à la dernière minute. Se mettre dans l'ambiance. Préparer Picatchou, batteries, cassettes. Paré pour filmer. Le voyant on rougeoie. C'est parti.
Des voitures dans un champ fraîchement broyé, le soleil cherche des chromes à rutiler. Une petite fille sur un vélo rose, de longs cheveux dans le vent, un sourire de quenottes, mélodies enfantines. Un long mur. Puis à l'angle du portail, l'affiche, géante, avec lui, cet inconnu, majestueux et raide, tourmenté ou décidé, troublant, troublé ? en habit du dimanche.
Se glisse sous le porche de tuf, s'attarde sur les arabesques de ferronnerie de la porte décatie.
Première confrontation avec une inconnue. La tout de suite à gauche. Au pied d'une imposante façade. Une vieille, plissée, capuchonnée, légèrement en biais, légèrement souriante, en noir et blanc. Le ton miel des encadrements de fenêtre, molasse dorée aux rayons d'ouest d'une magnifique journée de juin. Dans le champ vert, aux pieds des séquoias une boîte en noyer sur un trépied ciré. Voile noir virevoltant. Au fond de la chambre à tiroir, un cliché pris il a plus d'un siècle par un chanoine. Cut
Filmer, filmer, il est là pour filmer. À la manière de l'émission "Streap-ease" lui avait-on commandé, tu vois avec une caméra complètement effacée. Ce sera différent. Plutôt "Paris-dernière". Tout en caméra subjective.
Filmer, filmer, il est là pour filmer. Pour immortaliser ce vernissage, cette fête, ce rassemblement, une partie de son passé partit pris. Il s'interroge sur la pérennité de son support. Confronté à ces photos géantes, centenaires, et toujours visibles, il se projète au siècle prochain.Que restera-t-il de ses casettes DV. Sera-t-il encore possible de les visualiser. Les constatations déjà opérées le poussent à penser le contraire. Une grande partie de ces CDs est déjà inaudible, pas rayés ou crachotants, mais comme buggés, chevrotant la pire des technos. Plus tard dans la soirée, les 78 tours joués sur le phonographe posé à l'angle du bar, viendront le conforter dans sa réflexion. Eux aussi ont traversé le siècle sans encombre, et il y a fort à parier qu'ils pourront être encore écouté par ceux qui, muni d'une aiguille et d'un cornet, le voudront bien. Il n'ose même plus penser aux kyrielles de photos prises par ses parents dans les seventies. Elles s'étiolent s'évanouissent lentement dans des albums. Chaque année plus pâles, bientôt évanescentes, orphelines de négatif, elles sont irrémédiablement condamnées à disparaître.
Les premières connaissances l'apostrophent, brèves et cordiales salutations signées d'un trait d'esprit. Voyant On. Il revient sur la façade de la Fabrique basse, zoom avant sur une fenêtre sans photos, traverse les barreaux de fer, et s'immobilise sur les rouages noirâtres des moulins à retordre. Plan suivant. Macro sur un fragment de tôle rouillée, zoom arrière vertigineux et dramatique pour finir plein cadre sur la gigantesque roue à aube figée dans sa fosse. Un départ de chemin, presque escarpé. Sur la droite, un surprenant potager, ordonné dans un carré. Une allée de tuiles concassées bordée d'une herbe grasse et tenu raz conduit à un autre carré. Parquet de danse grisonnant, pratiqués par des culottes courtes qui s'en donnent à cœur joie. Intercalé entre le carré plancher et l'industrieuse façade, une Citroën des années vingt. Les couples se succèdent sur ses marches pieds, certains appareils photos crépitent d'autres beezent. Cut
Plusieurs plans larges pour embrasser la foule, et les premiers amis.
"Les personnalités sont là !" lui explique-t-on. "Ce serait bien de les avoir, mais pas d'irrévérence cette fois-ci, hein, déconne pas." Trop tard, il a déjà fogielisé M'sieu le Maire, oubliant en bon roquet parisien, qu'ils avaient traîné leur fond de culotte sur les mêmes bancs. À l'abri, derrière sa caméra de poche, il interpelle. Se fait la main sur les familiers, puis s'attaque aux inconnus, ceux des fenêtres, en noir et blanc, statiques, presque stoïques, puis ceux, devant lui, en couleur et en chair. Un agent du fisc, un chef d'entreprise, un fonctionnaire d'état, un agriculteur, un prof, pas mal d'inconnues. Des images à la volée, kidnappées. L'œil numérique magnétise l'attention, oblige les inconnues à présenter leur meilleur jour pour impressionner la pellicule, pour L'impressionner. Le filtre numérique est devenu son indispensable préliminaire @ ttes relations avec l'autre sexe. Le progrès en qui il voue une foi infantilisante, lui permet de gagner du temps. Alors il y a belles lurrettes qu'il n'aborde plus de fille sans avoir préalablement passer plusieurs heures, voire une nuit, virtuelles avec elles.
Depuis qu'il s'est mis à capturer les images numériques de ceux qui l'entourent et qu'il côtoie, il sait qu'une caméra peut être plus contraignante qu'une matraque. Une simple caméra peut conduire de jeunes rebelles à des degrés de soumission, voir d'humiliation, qu'aucune matraque, même la plus folle ne peut prétendre obtenir. Cette petite caméra, ce jouet, lui permet de consigner du présent. Sera-t-il un jour redevable à l'égard de ceux – ou de leurs ayant-droits" – dont il a mémorisé des fragments de présent, d'intimité, de confessions, de délires. La multiplication des supports permet à un nombre croissant d'individus d'enregistrer des témoignages de tous ordres. Le ressentir de chaque individu par rapport à cette trace laissée aux mains d'un autre posera question au législateur.
Voyant On. Un sceau jaune dont on suit le balancement. Depuis le balcon contre plongé sur l'enfilade de buffets. La caméra décrit un mouvement circulaire de haut en bas. Le blanc des nappes borde les côtés de l'écran, au centre, légèrement flouté et saccadé, les camaïeux de charcuterie défilent, arrêt sur la trancheuse. Close up sur le disque de sa lame. La voix de Mistinguett couverte par le ressac des conversations. Plan large sur la foule, marchand avec un sceau jaune un homme traverse l'écran. La caméra est encerclée, de groupes en grappe elle tire des portraits, croque un trio vénérable, assis sous les tilleuls, puis se dégage pour cadrer sur l'entrée voûtée du "Café des inconnus". Le bar 1930 est déjà hors d'atteinte, se fraie un passage jusqu'à la vitrine où sont agglutinés d'autres inconnus. Derrière eux on perçoit les contours boisés et striés de l'espace d'exposition. Il zoom sur des claies de châtaigniers, celles de la magnanerie qui, installées pour la circonstance à la verticale, forment cimaise. Des séries de photos, petits formats encadrés de baguettes brutes et claires, s'en détachent. Des paysages du coin, Saint-Antoine, Pont-en-Royans, des photos d'Italie, le Colisé, Milan, des groupes de communiants, des Chattois. En passant d'une photo à l'autre, d'abord de droite à gauche, puis de bas en haut, les tasseaux de bois usés emplissent l'écran défilant comme des rails sans aiguillage ou des barreaux d'une échelle sans fin. Il s'insinue subrepticement dans les commentaires des voyeurs, puis lentement les fait passer à l'écran, le voyeur est acteur, le commentaire devient discours. "Ce n'est pas sans rappeler Boltanski, ils devraient l'appeler, c'est un gars vraiment très accessible !"
Lent travelling, quitte l'écrin boisé, arrêt sur une porte ouverte cadrant les toits du village et les contreforts du Vercors. Passe la porte. Premier plan, des tables nappées de blanc, longues les tables, longues comme des tables de banquet. En file indienne, de part et d'autre de chaque table, des chaises de collectivité, en métal kaki, et ordonnées en file indienne. Celles sorties du rang sont occupées par deux créatures inconnues supranaturelles et un ripailleur solaire. Aah, forcément les Américaines dont l'autre lui a rebattu les oreilles. Le blond raconte qu'elles sont arrivées hier soir. Il les a cueillies en fin de journée à l'aéroport de Milan, les a attachées à l'arrière de son break pour les débarquer vers minuit à la Galicière. "Gorgeous, can you imagine where we were twenty hours before?" La blonde, il focalise sur la blonde. Analyse. Presque autant de différence qu'entre les voitures. Lui, qui par ces contacts peut se targuer d'avoir essayé la plupart des modèles européens, doit se rendre à l'évidence. Ces filles sont aussi différentes de toutes celles présentes ce soir, que pouvait l'être un modèle de l'industrie automobile américaine dans les années cinquante d'une Dauphine. Elles sont grandes, carrossées, rutilantes, agaçantes. Mais la blonde tout de même ! Plus tard, alors qu'ils feront la queue, il tentera ICQ?s Elle répondra I love the way you say Q.
Tapotement de micro. Les discours ? Non, une allocution. La Présidente apparaît à la fenêtre du premier étage d'un petit bâtiment, après les tilleuls, derrière le plancher de dance. Petite course. Il la cadre. Jupe longue de taffetas noir, haut échancré dans un échiquier aux manches bouffantes. Il enregistre les regards furtifs mais parfois exaspérés vers le souffleur. Beaucoup de spontanéité, de cœur, et de remerciements.
Le soleil a basculé derrière la colline, les Veymonts rosissent, et la foule et au rendez-vous. La caméra a regagné Picatchou, les batteries leur chargeur. Tit punch, chaud. Choux fleurs, carottes, courgettes, jambon cru, grattons, caillettes, saucissons, tomates, poivrons tapenade, olives siciliennes. Enfin une vraie soirée d'été ! une soirée qu'il n'est visiblement pas le seul à souhaiter fêter. L'excitation collective, de toutes celles et ceux qui sentent qu'ils vont s'amuser, est déjà perceptible.
Les ouvertures du petit bâtiment d'où s'est exprimé la présidente n'ont pas de photos. Les portes et fenêtres viennent d'être remplacées, semble-t-il. Elles ont la même couleur que celle de l'invitation. À l'intérieur des plans de travail lunaires, un escalier zigzaguant jusqu'à une mezzanine, un long plan de travail sur lequel il a installé son chargeur de batteries, et deux clowns. Assis, face au miroir du couvercle de leurs valises posées sur un meuble bas, ils s'apprêtent au fard pour les feux de la rampe. Eux aussi sont excités. C'est la première fois qu'ils vont jouer devant un public masqué. Tensions. Étirements, échauffements, rires, complicité, la compagnie de la lune va entrer en scène.
La nuit est presque là. Sous un projecteur, devant une porte basse, une queue s'est formée. Comme prévu il y retrouve qui vous savez. Les gens sont tous vêtus de noir de blanc ou de gris, pas une seule tâche de couleur. Ça piétine, ça s'impatiente, petite nervosité de queues nocturnes. Ça filtre. Passe enfin la porte de la fabrique. Coché sur la liste, il est 7. Descend trois marche, et pénètre dans un grand espace voûté, la salle des machines. Dis 7 à l'hôtesse qui lui remet un masque, un mot passe et des fragments d'un puzzle photographique. Elle lui chuchote à l'oreille "Si tu dis à quelqu'un –pola- et qu'il te répond –roid- tu peux échanger un fragments de photo avec lui et petit à petit au gré de tes rencontres découvrir qui tu es." Mais il n'écoute déjà plus, sa caméra s'enivre des rouages tavelles et roquet, s'entiche des machines sombres et dignes, alignées comme des sphinx tapis dans une semi pénombre, elle n'en croit pas son œil. Tout au bout des salles, trois marches. À gauche une roue à aube, gigantesque momifiée dans un carcan de calcaire, à droite, en léger contrebas, noir de foule,
Voyant on. Les enfants tout au tour, assis dans l'herbe, les grands debout, derrière. Au centre les clowns. Jonglerie, bulles de savon, équilibres acrobatiques, pétale de roses. Regards de loup blanc sur tous les visages. Emotions.
Les inconnus et anonymes de la soirée éponyme rendent hommage à ceux qui depuis les fenêtres les contemplent.


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